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Une mémoire audiovisuelle qui s'estompe en silence

par Emmanuel Hoog, Ina


E.Hoog © Ina

"Je savais bien que je mourrais, c'était inévitable". C'est par ces mots qu'Antigone, résignée à son sort tragique, s'adresse à Créon, roi de Thèbes. Nous sommes en 1967, et les caméras de Jean-Claude de Nesle filment le visage de Nita Klein dans l'adaptation de Jean Cocteau. Après le temps de la représentation, la tragédie de Sophocle accédait ici, pour la première fois à la télévision, à une autre temporalité. Une temporalité inscrite sur support film qui devait être, du moins le croyait-on à l'époque, le gage d'une forme nouvelle d'éternité.

Or aujourd'hui il n'en est rien. Images et sons, films, vidéos ou bandes magnétiques, tous ces supports se trouvent à leur tour confrontés à l'éphémère. Leur disparition programmée fait désormais du patrimoine mondial audiovisuel, pris dans son ensemble, le protagoniste malheureux d'une tragédie moderne, celle de la mort de notre mémoire collective. Et ici, pourtant, nulle déterminisme, nulle fatalité, nulle malédiction. Tout, au contraire, est évitable.

La numérisation des archives apparaît, depuis déjà plusieurs années, comme une solution qui fait ses preuves, un élixir de vie capable de restituer aux peuples de la terre entière toutes les dimensions de leur mémoire-image. Certes les efforts à fournir sont importants, mais il y va de la diversité du monde, de sa richesse, du maintien des identités nationales comme de l'indispensable transmission aux générations futures.

Dès lors, un constat s'impose avec urgence. Il est des tragédies dont la fin mérite d'être réécrite, dont la trame se doit d'épouser au final celle d'une odyssée. Et à cet égard, la migration de toutes les mémoires du monde est incontestablement de celles-là. Deux continents se font face : l'analogique et le numérique. Il convient donc d'organiser une " traversée de la mer rouge " afin de parvenir ensemble jusqu'à cette " terre promise ". Oui, voilà bien un des grands enjeux proposés à nos sociétés pour les années présentes et à venir.

Une amnésie collective : les réalités de la menace

Aux termes de l'expertise menée par l'Unesco, le patrimoine mondial audiovisuel est évalué à 200 millions d'heures. Quatre-vingt pour cent de cette mémoire du monde est en réel danger. L'espérance de vie varie de quelques années selon les supports mais un seul chiffre doit retenir l'attention : d'ici 10 ans, au plus tard, tout aura disparu.

Enumérer tout ce que le monde risque de perdre est impossible. Mais, à la manière de Forrest Gump, il faut imaginer les générations futures serrer la main de Kennedy, participer en pleine guerre froide à la partie de ping-pong sino-américaine, se joindre au rêve de Martin Luther King ou au " je vous ai compris " du Général de Gaulle, accompagner la course d'élan de Bob Beamon au jeux olympiques de Mexico en 1968 ou les premiers pas de l'américain Neil Amstrong sur la lune le 21 juillet 1969, suivre la démonstration d'Einstein au tableau, rire aux facéties d'Alfred Hitchcock, s'émouvoir du témoignage de Soljenitsyne ou de la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, applaudir La Callas ou le premier concert des Beatles, participer à la victoire de bleus sur les Champs Elysées en 1998, se souvenir du commandant Massoud, ou des Bouddhas de Bamiyan détruits par les talibans le 2 mars 2001.

Comme chaque fois que la menace est planétaire, les régions du monde ne sont pas toutes frappées avec la même intensité. Le numérique s'est répandu très vite dans les sociétés industrielles et dans quelques pays en développement, mais au Sud, des zones géographiques entières en sont exclues. Les principales régions en péril sont l'Amérique du Sud, l'Afrique, le Proche et le Moyen -Orient et l'Asie du sud-est. 92% des 605 millions d'internautes répertoriés en mai 2002 (à peine 10% de la population mondiale) étaient concentrés en Europe, en Amérique du Nord et en Asie Pacifique. 1% seulement en Afrique et 0,8% au Moyen-Orient.

Cette disparité se retrouve en matière de mémoire de sorte que se dessine avec force une fracture entre le Nord et le Sud. De nombreux pays européens comme la Grande-Bretagne, l'Italie, la France, l'Allemagne, la Suède, la Norvège ou encore la Finlande mettent en œuvre des processus de sauvegarde. A l'inverse, pour les pays les plus pauvres du sud, la messe semble déjà dite : ils voient disparaître, sans pouvoir réagir, des pans entiers de leur mémoire audiovisuelle.

Affirmer ici que la diversité culturelle est en danger n'est pas vain. Car si le patrimoine audiovisuel est d'abord un indispensable creuset, garant de nos identités nationales et de notre histoire, c'est également de la vie quotidienne, des témoignages, la température de la rue, le miroir de nos sociétés.

Une mobilisation encore trop timide au plan international

En 1977, était fondée à Rome la Fédération Internationale des Archives de Télévision (FIAT). Quelques années plus tard, en 1980, une première pierre décisive était posée par l'Unesco dans le cadre de sa recommandation pour la sauvegarde et la conservation des images en mouvement. Forte de 180 membres dans plus de 60 pays, la FIAT n'a de cesse aujourd'hui d'encourager la coopération régionale et d'interpeller les utilisateurs d'archives sur les enjeux attachés à la préservation du patrimoine mondial audiovisuel.

Mais en dépit des efforts déployés, ces actions se heurtent à une prise de conscience trop lente. Composée d'images et de sons, la mémoire audiovisuelle souffre paradoxalement d'un phénomène de dégradation invisible et inaudible pour le grand public. Lorsqu'un vitrail de la Cathédrale de Chartres s'effondre, lorsqu'une pièce du château de Versailles s'abîme, la France entière s'émeut et une collecte nationale est aussitôt organisée. Lorsque les temples d'Angkor se dégradent, tout le monde trouve cela insupportable. A l'inverse, les image abîmées ne sont, par essence, jamais montrée. Les milliers de boîtes entassées dans les rayonnages meurent en silence à l'abri des regards, tandis que dans le même temps, sur nos écrans, le flux ininterrompu d'images suffit à désamorcer les inquiétudes. Est-ce la fin d'une époque, celle où l'on bâtissait en dur, où la durée déterminait la valeur ? Nos ancêtres imprimaient leurs marques sur des fresques, des papyrus ou des parchemins, nous laissons les nôtres sur des supports reproductibles mais sans souci de leur fragilité extrême.

En outre, le problème est longtemps resté sans réponse véritable. Les restaurations entreprises, souvent au cas par cas, étaient certes nécessaires mais s'apparentaient davantage à de légers pansements posés sur une fracture ouverte. Alerter ainsi l'opinion publique sans avoir de véritable remède à proposer, c'était risquer de voir la mobilisation s'éteindre peu à peu.

Or, aujourd'hui, portée par la technologie numérique, la donne est entièrement nouvelle. Plus qu'une poire pour la soif, c'est une vie longue et aisément renouvelable qui est insufflée et promise au patrimoine audiovisuel. De plus, et en réalisant une déconnexion physique entre le support d'archive et l'utilisateur, le numérique fait entrer la mémoire dans l'âge de l'accès. Une fois compressés, images et sons de nos mémoires collectives accompagnent avec une parfaite définition tous les vecteurs actuels, qu'ils soient artistiques et culturels, pédagogiques et de recherche. S'immisçant dans les écoles et les universités, le patrimoine audiovisuel apporte en effet une dimension nouvelle aux enseignements fondamentaux, il permet d'appréhender la complexité du monde et favorise sa mise en perspective. Il est aussi un formidable outil de travail sur les médias pour tous les chercheurs et devient, plus que jamais pour tous les créateurs, une source d'inspirations, d'innovations et de ré-appropriations. Assurer la conservation matérielle de nos archives audiovisuelles, cela a aujourd'hui le même sens que la restauration de nos cathédrales.

Une inégalité d'accès aux solutions

C'est principalement l'effort financier à fournir qui, bien souvent, conditionne la réponse ou plutôt l'absence de réponse. Deux situations distinctes se rencontrent de par le monde. Soit les ressources sont insuffisantes pour initier des solutions technologiques encore relativement chères. C'est notamment le cas pour les pays du Sud. L'enjeu est donc ici de mutualiser les moyens, de manière à rendre ces opérations plus abordables. Soit les ressources sont disponibles mais c'est alors la question du retour sur investissement qui freine les énergies. Ainsi les Etats-Unis par exemple qui, à ce jour, n'ont pas encore lancé de plan de numérisation pour leurs fonds analogiques. A leurs yeux, les archives n'auraient pas une valeur commerciale suffisante, justifiant des financements spécifiques.

Mais le volet financier n'est pas tout. Un autre élément conditionne aussi, trop souvent, l'absence de réponse. Il est lié cette fois à un double déficit en matière de formation.

La formation des élites d'abord, c'est à dire celle de décideurs capables de prendre conscience des enjeux qui s'attachent à la sauvegarde du patrimoine. Parvenir à préserver des volumétries par définition considérables, héritages à la fois complexes, successifs et hétérogènes du passé, commandent en effet de savoir se situer dans un temps long, décalé par rapport à celui dans lequel s'inscrit traditionnellement l'action des Etats. Dix ans pour le patrimoine audiovisuel : cela semble permettre encore quelque marge de manœuvre et de réflexion. Au contraire, en matière de gestion patrimoniale, cela signifie que l'ultime limite a d'ores et déjà été atteinte…

La formation des personnels formés aux techniques de conservation, ensuite. Il s'agit là, dans chaque pays, de développer les compétences et les indispensables savoirs-faire mais aussi d'assurer régulièrement leur transmission. L'Afghanistan, par exemple, a conservé une partie de son histoire mais sur des cassettes 2 pouces. Or ce pays ne possède plus le matériel de lecture permettant de les décrypter1. Il devient aveugle, comme le fut jadis Champollion face aux hiéroglyphes, avant qu'il ne découvre et décrypte la pierre de Rosette. La migration de continents d'images et de sons vers le numérique se comprend comme un nouvel éclairage. Or, aujourd'hui, beaucoup de pays sont contraints à la cécité. Les machines sont devenues obsolètes faute de disposer des pièces de rechange nécessaires, les hommes partent sans avoir pu passer à d'autres le relais de leurs connaissances.

La nécessité de formuler une réponse collective

Pour contrer les inégalités et convoquer toutes les mémoires du monde dans le même élan, il convient de poursuivre les efforts collectifs actuellement engagés. A l'échelon européen, le Conseil de l'Europe a défini depuis maintenant une dizaine d'années certaines priorités et des chantiers ambitieux ont pu ainsi bénéficier de financements importants. C'est actuellement le cas, par exemple, du projet PrestoSpace, soutenu par la Commission européenne, et visant à des solutions techniques et globales de numérisation et d'exploitation pour tous types de collections audiovisuelles. Les moyens de sauvegarde sont mutualisés et rendus plus abordables financièrement, des stratégies de diffusion et d'exploitation des fonds sont développées afin de susciter les initiatives et démontrer, aux détenteurs d'archives, la pertinence économique de telles démarches. Dans d'autres régions du monde, la prise de conscience s'opère. Le Président du Sénégal, Abdoulaye Wade, a ainsi développé le concept de "solidarité numérique" comme une stratégie ayant pour objectif la résorption du fossé Nord-Sud. Le programme de coopération internationale Interpares regroupe une vingtaine de pays et développe des solutions numériques de conservation. En Afrique du sud, les institutions culturelles et scientifiques réfléchissent ensemble à la création d'un centre d'archive numérique. A Taiwan, neuf institutions nationales se sont regroupées autour d'un projet similaire. En novembre 2003, la FIAT, l'IASA, la Bibliothèque nationale de la Jamaïque, l'Université des Indes Occidentales ont organisé conjointement à Kingston, avec le soutien de l'Unesco, "The Caribbean Audiovisuel Conference" destinée à dresser l'état de l'art de l'archivistique audiovisuelle dans cette région. Dans le bassin méditerranéen, le réseau Capmed fédère 13 télévisions et 2 instituts de recherche universitaires autour d'un programme commun et ambitieux d'archives audiovisuelles publiques.

Mais pourquoi ne pas aller plus loin encore ? Car à bien regarder la menace qui pèse sur notre patrimoine audiovisuel, celle-ci comporte une grande originalité : elle se présente en effet partout de la même manière. Dès lors, pourquoi ne pas imaginer une réponse épousant cette originalité : une mémoire mondialisée dans un monde mondialisé. Cette approche prendrait l'exact contre-pied du modèle historique observé jusqu'ici en matière patrimoniale. Il faut par exemple se souvenir de la polémique entourant la conservation, par la National Gallery à Londres, des fresques du Parthénon et du peuple grec disant : "rendez-les nous, elles sont nôtres". Or, avec les images et les sons, aucun problème de dé-localisation ou d'identité nationale. Les images d'un pays conservées et sauvegardées par un autre peuvent être copiées par le premier puis données au second sans, finalement, qu'aucun ne s'en trouve dépossédé. La nature même de l'audiovisuel, c'est la copie.

Un patrimoine audiovisuel commun, source d'un nouveau partage ?

Demain, si les efforts se poursuivent et qu'à la faveur du numérique une impulsion décisive est donnée, alors la traversée pourra s'opérer au bénéfice d'une grande partie de la mémoire du monde. Les énergies pourront se mobiliser, non plus afin de tirer la sonnette d'alarme, mais bien pour valoriser, sous toutes ses formes et dans toutes ses richesses, un patrimoine audiovisuel mondial et préservé.

Le vrai problème pourrait alors devenir celui des droits et des formes d'égoïsmes qui en découlent parfois. De plus en plus particuliers, de plus en plus atomisés, de plus en plus nationaux aussi, les droits singuliers qui s'attachent à nos souvenirs semblent contredire la mise à disposition d'un patrimoine commun, accessible à tous. Est-ce là un nouveau paradoxe, une nouvelle frontière ? L'histoire de la mémoire fut longtemps l'histoire de ses supports, elle tend désormais à devenir l'histoire des droits qui s'y attachent. Saurons-nous les partager et organiser un accès au patrimoine ?

A cette question cruciale, la mise en place généralisée, au sein de chaque pays, d'un dépôt légal des documents audiovisuels apparaît pour l'avenir le meilleur des remèdes. Ce dispositif assure la constitution raisonnée de véritables bibliothèques audiovisuelles qui demain, conjuguées aux techniques de cryptage et aux systèmes anti-copie, permettront un accès à toutes les mémoires du monde et partagé par tous.

Ce texte a été publié dans une version légèrement plus courte dans le Monde diplomatique d'octobre 2004.

 

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